Patrick Printz : « Les producteurs belges sont naturellement tournés vers l’Europe »

Depuis plus de 25 ans, Patrick Printz dirige Wallonie Bruxelles Musiques, une structure dédiée à l’export et la promotion internationale des artistes de Belgique francophone. À quelques semaines de son départ en retraite, il nous explique les évolutions de son métier, de la scène belge et des carrières d’artistes.


Comment se structure l’aide à l’export de la musique wallonne ?

Pour la partie francophone de la Belgique, les autorités équivalant en France au ministère de la Culture et au ministère des Affaires étrangères financent Wallonie Bruxelles Musiques depuis sa création en 1984. Elles ont également été à l’initiative de structures similaires dans d’autres domaines créatifs, des modèles de micro-organisations destinées à soutenir l’export et la promotion internationale dans leur domaine respectif. Cette souplesse permet de s’adapter rapidement aux demandes des professionnels et, puisque notre territoire est extrêmement exigu, la première attente des professionnels est de s’orienter vers les territoires avoisinants.

Avec la mutation de la filière musicale, comment ont évolué les actions de Wallonie Bruxelles Musiques ?

Les transformations de l’industrie musicale nous ont effectivement obligés à faire évoluer nos axes de travail. Nous continuons à accompagner des professionnels et des artistes sur les salons internationaux mais, au départ, nous nous déplacions au Midem ou au Popkomm et étions principalement positionnés sur l’industrie de l’enregistrement sonore. Puis, à partir des années 2000, nous avons anticipé le déclin de ces salons emblématiques en s’orientant vers des secteurs de niche et en travaillant mieux le lien entre spectacle vivant et musique enregistrée. Nous avons ainsi décliné notre présence sur des marchés spécifiques comme le Womex, Babel Med Music, Visa for Music, Jazzahead ou Classical Next par exemple, des lieux de rencontres propres à un genre et où se retrouvent les différentes branches d’un secteur.
Nous nous déplaçons également sur des événements au profil plus pop/rock/électro comme Eurosonic, Mama ou Great Escape. Ce sont des temps qui ont des effets amplificateurs car ils réunissent de nombreux professionnels internationaux avec lesquels nous pouvons nouer des partenariats comme le festival Voix de Fête à Genève, Coup de Cœur à Montréal, les Francofolies, le Printemps de Bourges, etc. L’idée est de formaliser des partenariats qui permettent de présenter et de mettre en évidence les artistes de chez nous.

« Le coaching s’effectue auprès de nos experts implantés dans différents pays européens, mais aussi au Japon ou en Chine »

En parallèle, un autre axe que nous avons développé est l’accueil de professionnels étrangers dans les grandes manifestations qui ont lieu en Belgique francophone comme Les Nuits Botaniques, Dour Festival, les Francofolies de Spa, etc. Nous les invitons et cela nous permet de leur montrer les artistes en situation. Ensuite, ce sont les professionnels étrangers qui font leur choix car, en tant qu’organisme public, Wallonie Bruxelles Music n’a pas à se positionner en matière de choix artistique.
Nous proposons également un système de coaching pour les professionnels et artistes belges en finançant de 3 à 5 heures d’expertise sur leur projet de développement international. Ce coaching s’effectue auprès de nos experts implantés dans différents pays européens mais aussi au Japon ou en Chine.

Vu l’étroitesse du pays, l’Europe semble être le terrain de jeu naturel de la musique belge…

Tout à fait. Notre territoire ne fait que 100 km sur 200 et il y a moins d’habitants en Belgique francophone que dans la Région Hauts-de-France par exemple. Donc naturellement, les producteurs belges sont tournés vers l’Europe, avec la particularité que les professionnels francophones se dirigent en premier lieu vers la France – même ceux qui parlent correctement anglais – alors que leurs homologues flamands s’orientent directement vers la Grande-Bretagne.
Il y a une dizaine d’années, la demande des professionnels francophones a cependant évolué, leur volonté étant de se déployer plus efficacement sur les marchés allemand, hollandais, anglais et suisse. Nous les avons accompagnés dans cette démarche et, lorsqu’on regarde les statistiques, on s’aperçoit qu’entre 2010 et aujourd’hui, la part française des concerts produits à l’étranger est passée de 70% à moins de 50% au profit de ces autres pays européens.

« Pour la plupart, les artistes sont devenus des artistes-producteurs »

Comment se compose le tissu professionnel en Belgique ?

Côté maison de disques, Pias est une entreprise structurée et implantée dans différents pays. Sur le spectacle, Live Nation est un opérateur international majeur qui est non seulement producteur, mais aussi agence de booking pour de nombreux artistes étrangers, qui a son propre festival et des participations dans d’autres événements, et qui est également devenu roster d’artistes locaux.
Pour le reste, ce sont des micro-entreprises où travaillent entre 0 et 4 personnes avec parfois du bénévolat. À Wallonie Bruxelles Musiques, nous travaillons avec ces acteurs là. Pour ceux qui ont une structure juridique, ce sont pour deux tiers des associations et un tiers des structures commerciales et, en ce qui concerne les artistes, ils sont pour la plupart d’entre eux devenus des artistes-producteurs aujourd’hui.

Que représentent ces micro-entreprises en matière d’export ?

On regarde toujours les chiffres de l’export sur la base des grandes réussites, mais notre objectif est de créer de l’activité économique à tous les niveaux. On met toujours en évidence des Stromae ou d’autres top artistes, mais il y a des acteurs dont on ne parle pas, des petites structures qui génèrent des revenus pour des artistes et pour eux-mêmes, avec des tournées qui font entre 80 à 100 concerts par an. Il s’agit d’un enjeu important pour nous : ne pas travailler sur ce qui est le plus visible mais pour l’ensemble du secteur musical, quels que soient les genres.
Les répercussions de notre travail se concrétisent aujourd’hui dans le nombre de concerts à l’étranger qui a pratiquement doublé ces sept dernières années, bien que cela soit à nuancer en fonction des genres. S’il est vrai que nous vivons actuellement une période faste au niveau du pop/rock, c’est par exemple moins le cas dans le domaine du jazz.

« On met toujours en évidence des Stromae ou d’autres, mais il y a des acteurs dont on ne parle pas »

Quels sont les liens entre les industries musicales belge et française ?

Il y a une réalité : à partir du moment où un projet prend de l’ampleur et devient international, ce sont souvent des partenaires français qui prennent le relai. Nous l’avons vu avec Stromae, et c’est maintenant pareil pour Angèle ou Mélanie de Biasio. Dès qu’une capacité d’investissement relativement importante s’avère nécessaire, souvent les projets belges se développent à partir de la France.

Quel regard portez-vous sur le secteur musical en France ?

À mon avis, vous êtes le pays qui a le plus de mécanismes de soutien aux entreprises culturelles et musicales. De notre côté, nous n’avons pas de taxe sur le spectacle dont une partie est réinvestie. Il y a bien une taxe shelter qui vient d’être instaurée sur le spectacle vivant, mais les musiques actuelles en ont été exclues. Cela fonctionne pour le théâtre, la danse, les musiques classiques, mais pas pour les « musiques actuelles » comme vous dites en France.
Ce qu’il faut savoir également est que nous n’avons pas d’équivalant à la loi Lang qui oblige les sociétés de gestion collective à reverser 25% de la rémunération pour copie privée à des actions culturelles ou de promotion. Ceci est déterminant car quasiment 100% de ce que les sociétés de gestion collective belges perçoivent est rétrocédé en droits, il n’y a pas de ponction pour les aides.
En France, vous avez aussi les mécanismes de crédit d’impôt, les moyens complémentaires apportés par l’IFCIC, donc vous avez des dispositifs qui permettent de soutenir l’industrie musicale de manière assez conséquente. C’est incomparable à ce qui ce fait chez nous.

« Dans ce métier, c’est compliqué de voir la difficulté des artistes à perdurer »

L’Union européenne a-t-elle un rôle à jouer sur les marchés de la musique ?

Il y a une adaptation des actions à mettre en place, et justement l’Europe est en train de repenser ses programmes pour la musique. Donc oui, elle a un rôle à jouer. Des expériences comme l’European Music Office [NDLR : le Bureau européen de la musique, auquel Patrick Printz a participé] ou la tenue de la convention Eurosonic sont des éléments encourageants. Ce sont des mécanismes qui permettent d’améliorer la circulation des projets.
En revanche, une des difficultés est qu’aujourd’hui beaucoup d’artistes veulent créer avec des artistes d’autres pays, mais souvent les mécanismes nationaux ne sont pas appropriés pour soutenir ce type de projet.

Après 25 ans passés à la tête de Wallonie Bruxelles Music, quel regard portez-vous sur l’évolution des carrières artistiques ?

Nous sommes dorénavant dans un rythme de zapping artistique. Dans les années 90, nous arrivions encore à construire une carrière d’artiste sur du long terme, mais tout le monde veut de la nouveauté aujourd’hui, y compris les programmateurs, donc c’est devenu plus compliqué de travailler sur des carrières longues.
Avec la démocratisation des moyens de production, il y a de plus en plus de personnes qui veulent s’exprimer artistiquement et on se trouve rapidement confrontés à des goulets d’étranglement. Et puis, il y a aussi un problème à régler au niveau du statut de l’artiste, que ce soit chez nous en Belgique ou chez vous en France il me semble.
Dans ce métier, c’est compliqué de voir la difficulté des artistes à perdurer. Sur les 25 ans passés à WBM, si je regarde le nombre d’artistes que nous avons vu défiler et ceux qui persistent dans la profession… C’est quand même un métier extrêmement complexe à mettre en œuvre !

Propos recueillis par Mathias Milliard

Un message de pré-départ à la retraite de Patrick Printz :

LE SITE DE WALLONIE BRUXELLES MUSIQUES